Par Marie-Andrée Brière

Sophie Deraspe nous présente une interprétation libre de l’Antigone de Sophocle qui nous projette dans un réel troublant. Ce drame est une mise en abîme de l’affaire Villanueva, bien qu’il n’en soit pas l’histoire. D’un côté, une famille issue de l’immigration ayant connu l’horreur et dont l’adaptation au Québec est difficile et inégale. De l’autre, la société qu’est la nôtre, avec ses préjugés, ses règles et son application de la justice aveugle et insensible.

La mort est au centre de l’histoire d’Antigone, qui porte au cœur la barbarie du pays qu’elle a quitté avec sa grand-mère, sa sœur et ses frères alors qu’elle n’avait que quatre ans. Elle se rappelle les cadavres de ses parents, jetés dans la rue, dans ce pays qu’elle a fui. Mais ici, un drame vient faire basculer sa vie quand son frère aîné, Étéocle, est tué par un policier lors d’une intervention qui visait le jeune Polynice, qui ne respecte pas ses conditions de libération. Antigone défendra, sans compromis, son frère délinquant. Pour elle, une seule chose compte : l’union indissoluble du clan familial, les liens du sang.

Le film bascule dans l’irréalité quand Antigone s’oppose à une justice qu’elle ne respecte pas : justice légale, oui, mais illégitime à ses yeux. Elle ira jusqu’au bout et se substituera à Polynice grâce à un subterfuge.

Ainsi, l’Antigone de Deraspe pose en femme forte, prête au sacrifice de sa liberté. C’est l’idéalisme exalté de la jeunesse, la totale raison du cœur exprimée par le « Mon cœur m’a dit » contre la justice d’une société normée, sans empathie.

Puis Deraspe nous saisit : hors du temps, Antigone est confrontée à une psychiatre mystérieuse qui veut la ramener vers la conscience et la maturité et lui révèle qu’elle s’emmure dans ses choix. Cela aurait pu être un point de bascule dans le scénario, ramenant Antigone vers la rationalité, mais il n’en est rien. L’Antigone de Sophocle se pend pour éviter l’emmurement, l’Antigone de Deraspe s’emmure dans ses choix, se berçant dans la rumeur des réseaux sociaux. Interprétée avec aplomb par Nahéma Ricci, elle rejette aussi la main tendue du père de son amoureux Hémon et restera jusqu’au bout l’adolescente résolue, loin des conventions sociales et du respect des lois.

Antigone verra ses aspirations se déliter : l’espoir d’une vie apaisant ses douleurs et l’ombre des morts qui l’accompagnent. Elle sera la grande perdante et sa famille éclatera malgré elle. Sa sœur Ismène restera au Québec, choisissant l’avenir, alors qu’Antigone opte, de son plein gré, pour l’expulsion avec sa grand-mère et Polynice. Elle retourne en Kabylie, au pays de la mort, celle de ses parents.

Les choix stylistiques de Deraspe sont en quelque sorte des partis-pris pour la révolte contre le conformisme, opposant l’émotion, la couleur rouge des vêtements, au noir et au gris de la magistrature, à la sévérité des regards, à la brutalité des interventions. Son Antigone est portée par le cœur, elle ne rationalise pas. Ce film donne une vision sombre de la société et soulève la difficulté de l’intégration des immigrants qui traînent avec eux leur vie d’avant, leurs traumatismes, leur culture aussi. Il oppose deux mondes jugés irréconciliables, dont la présentation trop schématique gêne.

Encore une fois, le Cinéma du lac nous convie à la réflexion, soulevant des questions de fond sur notre société, tiraillée entre la raison du cœur, la règle de droit et le long chemin de l’immigration.

NDLR En s’inscrivant à la BAnQ, il est possible d’emprunter en version numérique l’Antigone de Sophocle : www.banq.qc.ca.