Il y a quelques jours, comme chacun d’entre-vous, je recevais dans mon courrier un tract qui se présentait sous forme d’interrogation sur l’usage qui serait fait des réserves d’eau douce du Canada et plus particulièrement du Québec. Ce tract, qui rappelait à tous que l’eau est un bien qui n’appartient à personne, demandait aux populations de faire connaître aux élus fédéraux leur avis sur l’éventualité d’un marché portant sur la fourniture d’eau douce à nos voisins du Sud ou autres.
Bien entendu, je me garderai bien d’ouvrir un débat de politique politicienne sur le sujet. D’abord, je ne dispose pas de tous les instruments d’analyse et ensuite, je n’en vois pas l’intérêt.
Je me dois seulement de rappeler que si l’eau n’est à personne et puisqu’elle est indispensable à tout ce qui vit sur la planète, elle est d’intérêt planétaire, donc à tout le monde. Mais surtout, sans sensiblerie inutile, je voudrai vous raconter une histoire d’eau tout à fait authentique et qui a marqué mon enfance et ma vie.
Nous sommes en Normandie au milieu du mois de juin 1940. Après des mois de « drôle de guerre », l’attaque décisive des Allemands «Blitzkrieg » est déclenchée depuis quelques jours. Quelques bombinettes, pas d’information, mais une avalanche de bruits, de certitudes : Yvetot une ville voisine est rasée par le feu. Des centaines de milliers de personnes, peut-être des millions d’êtres humains et d’animaux poussés par la peur, fuient devant l’inéluctable. Milliers de rescapés de la « dernière », milliers de femmes et d’enfants à pied, sur des charrettes, des brouettes, des remorques à vélo, qui espèrent trouver refuge plus loin, toujours plus loin vers le sud. Milliers d’êtres humains dont beaucoup finiront leur pauvre vie au creux de fossés où elles pousseront leur dernier souffle, tuées par la mitraille ou achevées par l’épuisement, la faim ou la soif. C’est la « Débâcle », l’Exode, en route pour nulle part.
C’est à ce moment, pendant que se déroule ce ruban d’ombres mécaniques, qu’un couple installé au bord de la route vend 5 frs un verre d’eau de citerne à ces morts vivants. Cinq francs pour un verre d’eau croupie, alors qu’un très bon salaire mensuel en atteint 400. Quelle honte. Êtres humains? Ces opportunistes, ces machines à sous. Êtres humains? Ceux qui, pour le bonheur de la grande faucheuse, après avoir vendu le sang de la vie, se retrouveront plus tard vendant leurs voisins pour quelques liards. Cette histoire n’est qu’une virgule parmi les bouquins traitant de l’eau, rangés sur des kilomètres de rayonnages dans toutes les bibliothèques du monde. Une modeste virgule dans les récits sur la manière dont se sont et se comportent encore les êtres humains face aux ressources en eau sur la planète.
Alors, puisque jusqu’au fin fond de partout, chacun à sa façon s’informe, s’exprime sur les changements climatiques, sur l’effet des « GES », sur la couche à ozone, sur les conséquences catastrophiques de la surconsommation d’énergie etc.…Il faut que le « Personne » à qui appartient le fluide vital devienne « L‘Humanité » le NOUS. Il faut que le « Nous » de la fraternité et du partage ne soit plus l’expression d’une succession linéaire du « Moi » sur les affiches de la démagogie pseudo solidaire qui se décline au nombre de mains tendues. Il faut que « Personne » oublie le ressac de la vague égoïste et ses propres besoins pour tendre le verre d’eau à celui qui a soif. Il ne faut pas que l’EAU, comme aujourd’hui le pétrole, devienne un instrument d’asservissement des peuples au profit de ceux que le passé climatique de notre petite boule bleue a privilégiés.
D’ailleurs, l’eau est un fluide indomptable, dont on ne connaît pas encore tous les mystères dans ses pratiques de localisation, de circulation et de stockage. L’eau est vivante. L’eau n’est pas une masse stagnante comme le pétrole, transformée et stockée depuis des millénaires. L’eau peut disparaître d’un côté pour réapparaître de l’autre. Alors, si aujourd’hui « Personne », c'est-à-dire tout le monde qui a soif, est propriétaire des réserves d’eau du Canada, il serait indispensable pour le Canada de demain que ce même « Personne » reste propriétaire des ressources en eau douce, où qu’elles se trouvent.
Demain. Demain qui peut savoir. Nous savons au moins que, si jusqu’à présent l’être humain a été l’instrument de ce qui ressemble à une auto-destruction, il se doit, aujourd’hui, de tout mettre en œuvre pour que l’image du « Nous » d’hier s’inscrive dans les pires souvenirs de l’humanité.
Alors, aujourd’hui si nous pouvons offrir un verre d’eau à celui qui a soif, faisons-le. « Un bienfait n’est jamais perdu ». Conclusion on peut s’opposer sur la manière et non sur la raison.