À commencer par les cyanobactéries, tout ce qui vit sur notre petite boule bleue est un jour sorti d’un élément essentiel à la vie : l’eau. Maintenant que, sauf peut-être les pollueurs, tout le monde connaît où devrait connaître ces petites bestioles colorées et surtout leur nocivité, ce n’est pas d’elles dont il sera question aujourd’hui. Ce n’est pas non plus de l’eau puisque, d’autres là encore, semblent s’en occuper. Ce sera donc de nos ancêtres. De ceux dont toutes les civilisations, même les plus anciennes, ont satisfait leurs appétits : LE POISSON.
Le poisson, parce qu’amateur de pêche que je suis depuis bientôt 75 ans, je regarde, j’entends, je parle, j’écoute tout ce qui se rapporte à la nature. Cette nature généreuse dont certains profitent et que d’autres observent chaque jour avec le regard de la découverte…
Le poisson, disons plutôt « les poissons » du Grand Lac Saint François, sur la survie duquel s’inquiètent depuis bien longtemps tous les pêcheurs, tous les riverains et l’économie locale compte tenu de l’impact touristique que représente ce que l’on nomme maintenant un sport : La Pêche.
Qui n’a pas entendu : « plus ça va moins il y a de poissons dans le lac, c’est à cause du marnage ». Un accusé qu’entraîne la vocation industrielle moderne qui a transformé le lac naturel en réservoir destiné à alimenter les turbines d’Hydro-Sherbrooke. Or, comme chacun d’entre nous peut le constater à la fin de l’hiver, lorsque par endroits on imagine possible la traversée à pieds secs, ce qui permet de valider l’hypothèse du marnage.
Certes ce marnage provoquant une telle perte de volume, constitue un des principaux facteurs négatifs sur la reproduction des percidés et plus particulièrement sur les dorés. Mais à bien regarder l’état de la principale zone de reproduction qu’est la rivière aux bluets, on constate deux choses lors de la remontée des reproducteurs: le niveau d’eau est très bas, c’est l’effet du marnage et vers l’entrée du parc, donc sur la partie qui mène directement à la frayère, les fonds s’ensablent inexorablement ralentissant un débit déjà faible.
Alors, moins de poissons, compte-tenu de l’état du lac, pourquoi pas? Mais pour en avoir le cœur net, j’ai voulu rencontrer deux représentants des générations de pêcheurs : l’un qui a pratiqué pendant plus de cinquante ans et l’autre qui pratique depuis une trentaine d’années. La bienséance veut que je commence par le plus ancien. Donc « Il était une fois il y a plus de cinquante ans » ce garçon encore gamin attendait le printemps pour aller au lac muni d’une branche, d’un fil, d’un plomb et d’une aiguille retournée pour, avec un vers de terre, taquiner le doré et la perchaude. Bien sûr il n’avait ni chaloupe, ni échosondeur et encore moins de GPS, mais il connaissait chaque coin où il avait rendez-vous avec l’une ou l’autre grande bouche. Malgré ça la bredouille était rare surtout sous l’orage. Ainsi le temps passe et le gamin devint homme. Un homme muni d’équipements presque sophistiqués, fil de nylon, bouchon, moulinet etc … De quoi lutter à armes égales avec ces poissons devenus méfiants mais que la gourmandise faisait, un peu plus chaque fois, gonfler le sac. En effet en pêchant selon les règles de l’époque, après quelques heures de patience, la dizaine de dorés et brochets n’était pas rare. Au fil du temps, la chaloupe, le modeste chalet au bord de l’eau ont fait que la pression de pêche s’est fait sentir quant au nombre de pêcheurs. Toutefois cette pression n’a eu que peu d’effet sur le nombre de prises; par contre elle a fait connaître d’autres poissons qui jusqu'alors n’étaient pas pêchés comme les corégones, les loches. C’est vers les années soixante que les résultats sur les prises de dorés déclinent régulièrement alors que la ouananiche n’était pas encore implantée. Ainsi, petit à petit, les parties de pêche s’espacent. Toutefois quand on aime la pêche, ce n’est pas le nombre de poissons qui compte, c’est la communion avec la nature, le bord de l’eau et tout ce qui fait la vie : l’espoir…
Reste à savoir ce qu’en pense la jeune génération, d’autant plus qu’elle commence à tremper son fil au moment où les prises deviennent un peu plus difficiles à faire. Finalement, pour celui qui n’a pas partagé cette manne et qui, à part l’inévitable ver de terre, plomb et bouchon, utilise les moyens modernes comme la chaloupe à moteur équipée et le rapala, les résultats sont très bons dans les premières années comme sont longs les temps passés sur l’eau. En effet, deux ou trois beaux dorés voire un brochet par sortie. Mais là aussi, le constat est sans appel, l’embouchure des rivières Sauvage, Romaine, se comble lentement et depuis une quinzaine d’années le nombre de prises a baissé de 90 %. Ainsi malgré quelques belles pièces parmi la gente ouananiche, les dorés de même que les grosses perchaudes se font rares. Seuls quelques beaux brochets font encore partie du panier du pêcheur. Pour combien de temps, si rien n’est fait pour maintenir les niveaux d’eau suffisant pendant les mois d’hiver et surtout au début du printemps. De même que si rien n’est fait pour mieux encadrer le déboisement, non seulement des berges mais aussi en amont de l’ensemble des tributaires. Un déboisement responsable d’abord de l’envasement et ensuite de l’apport de métaux lourds dont plus particulièrement de mercure dont on connaît les effets sur la santé. Mercure que l’on retrouve d’ailleurs en quantité non négligeable dans le monde halieutique du lac rendant risquée la consommation du poisson. Ainsi, c’est avec un pincement au cœur que ce vrai pêcheur, représentant des jeunes générations, a abandonné son plan d’eau fétiche au profit d’un autre lieu où tremper son fil. Donc, depuis quelques années, il assouvit sa passion sur un magnifique petit lac à quelques dizaines de kilomètres où il retrouve, non pas les parties de pêche de sa jeunesse, mais celles du plaisir dans le calme d’une eau toujours accueillante et quelques fois généreuse.
Conclusion, tout ce qui se dit, tout ce que défend l’Association du Grand Lac se vérifie. Il reste maintenant à espérer que d’autres choix technologiques permettront de sauver la vie dans nombre de plans d’eau tout en satisfaisant les besoins sans cesse grandissants d’une énergie propre sans véritables conséquences négatives sur l’avenir bien sûr de la pêche, mais surtout de ce que procure ce « sport » y compris sur l’économie et le développement local.