par Marie-Andrée Brière

Le film Grâce à Dieu, présenté au Cinéma du lac, n’est pas un procès ni une enquête, non plus qu’un film politique. Il est basé sur des faits réels survenus à Lyon, en France, dans une société semblable à la nôtre. C’est l’histoire dramatique d’individus que la vie a menés vers des chemins différents alors qu’ils sont unis par un même traumatisme : le viol de leur âme et de leur corps d’enfant par un prêtre pédophile. François Ozon brosse ici un portrait de ces victimes d’une justesse extrême, dont la prise de parole porte en elle l’espoir de la délivrance d’une souffrance qui n’a que trop duré. Ces hommes, nous pourrions les connaître, ce pourrait être nos voisins, nos frères, nos fils. Unis par une même humanité, aspirant tous à la libération d’une souffrance qui les broie depuis l’enfance, ils mèneront, malgré la différence de leur croyance, leur combat contre les crimes pédophiles au sein de l’Église catholique.

Outre ces hommes, c’est l’Église qui est au centre du film, cette Église toute puissante qui protège ses prêtres et impose une véritable omerta aux victimes en les orientant vers le pardon et la clémence, sans conséquence aucune pour les assaillants, les prêtres de cette même Église. Engoncée dans une structure hiérarchique lourde, pleine de failles permettant à des êtres dangereux comme le père Preynat de continuer, malgré une pédophilie reconnue, à s’occuper d’enfants et à les abuser, l’Église se fait sourde et aveugle devant un drame humain qui la traverse de part en part.

Les victimes de ce film font face à un homme de pouvoir, le cardinal Barbarin, qui semble honnêtement ne pas comprendre sa responsabilité ni même appréhender la gravité de la situation, du drame qui se joue au sein même de son ministère. Il aura une phrase plus que malheureuse, phrase d’où le film tire d’ailleurs son titre : « Grâce à Dieu, ces crimes sont prescrits », soulignant de fait son manque d’empathie et de réalisme devant la situation qui afflige non seulement son diocèse, mais l’Église tout entière.

Si l’Église fuit ses responsabilités en couvrant de son aile ses prêtres pécheurs, elle n’est pas la seule à détourner le regard. Les familles de ces adultes, victimes d’une enfance brisée, se montrent souvent mal à l’aise devant la résurgence de souvenirs d’un passé qui vient les hanter : pour certaines, c’est d’avoir ignoré ou encore banalisé les révélations de leur enfant, pour d’autres, c’est de ne pas avoir dénoncé l’agresseur… Se taire, oublier, ignorer… Trop souvent, hélas, c’est ce que nous faisons, détourner la tête et espérer que ça passe…

Ozon réussit à livrer un film qui n’est pas contre la religion catholique, mais qui, dans le plus grand respect des victimes et des autorités religieuses, suscite néanmoins une réflexion sur le silence dans nos sociétés bien pensantes pour les crimes à caractère sexuel. Le père Preynat, qui a fait tant de jeunes victimes, loin de reconnaître la gravité de ses gestes, sans pour autant les nier, se comporte en ami, souhaitant continuer à entretenir une relation cordiale, voire amicale, avec ceux-là mêmes qu’il a détruits. Ce qui le rend encore plus effrayant.

Le film nous présente aussi une femme, psychologue œuvrant auprès de l’Église, qui, à travers les échanges épistolaires qu’elle entretient avec une des victimes, couvre et protège l’Église tout en encourageant les victimes à pardonner. Ce n’est pas suffisant. Devant le mutisme de l’Église, les victimes demanderont la sanction de justice devant la loi des hommes, les tribunaux. Mais une structure comme l’Église, malgré toute sa bonne volonté affichée, prônant le pardon comme vertu première, cache néanmoins ses vices et détourne le regard. La justice ecclésiastique du pardon, par son artificialité, est totalement dépourvue de sens, elle est vidée de son essence même et cette manière, ce pardon exigé, n’a plus rien de chrétien. Le film de François Ozon rappelle, à l’heure de cette affaire toujours en cours devant la justice française et de dizaines de cas similaires partout dans le monde, l’impérieuse nécessité d’une profonde réforme structurelle de l’Église pour que cessent ces crimes. À travers un fait d’actualité, François Ozon, Grand Prix du jury (Ours d’argent) au festival de Berlin, signe à la fois un grand film incitant à de grands questionnements de société et un portrait très juste d’hommes fragiles, mais jamais faibles.