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Le rang Turgeon vous connaissez? Qui n’a pas mangé avec délice les tomates des Serres Turgeon, les serres de Jacqueline et Gilles? Ce bout de chemin qui longe la Baie de Disraéli, c’était le rang 4 et 5 de Garthby au début du siècle dernier. En 1924 M. Étienne Turgeon et son épouse Bertha Roy viennent s’installer dans la ferme où ils élèveront une bonne douzaine d’enfants. Parmi eux, le huitième, Gilles sera celui à qui la terre parlera, pour qui l’agriculture sera un mode de vie. En 1962, 38 ans plus tard, ce 26 avril est resté gravé dans sa mémoire, il prendra la relève de son père et relancera la ferme laitière paternelle. Au XXe siècle, comme encore aujourd’hui, les Turgeon sont nombreux dans ce coin de pays si bien que, lorsque vient le temps de donner un nom qui parle à ce chemin de campagne, c’est le leur qui s’impose d’emblée.

Gilles_Jacqueline Turgeon
Gilles et Jacqueline Turgeon Crédit photo: Yves Lirette

Gilles est né à Disraeli, Jacqueline au lac Bisby. Ils se sont mariés un 15 septembre il y a maintenant 52 ans. De cette solide union sont nés six enfants dont plusieurs ont aussi pris racines à Disraéli. Au fil des jours, sans relâche, ils cultiveront la terre et feront grandir leur troupeau de vaches jusqu’à une trentaine de têtes. Et puis en 1971 c’est la catastrophe, le drame frappe sans pitié. Les vaches auront brisé les clôtures pour se gaver de tendres maïs : elles gonfleront comme des ballons… seulement treize en réchapperont!

Prenant à deux mains leur courage ils remettront sur le métier leur ouvrage.

Gilles tentera de reconstruire la ferme laitière, mais les vaches sont chères, le foin est rare et peu accessible. La relance ne durera que quelques années et en 1975, pour s’en sortir, l’encan sera la solution.

Maintenant il faudra se rebâtir une vie et l’avenir passera par les serres. Les longues structures de plastique blanc s’élèvent sur le bord du rang : quatre puis une cinquième en construction… et le destin frappe encore. En 1977 un grand verglas s’abat sur la région et les serres ploient sous la glace. La perte crève le cœur, mais sans attendre,

Reprenant à deux mains leur courage ils resèmeront leur ouvrage.

Dès l’été les tomates, les concombres et même les fleurs de Jacqueline partiront des serres pour alimenter toute la région, allant même jusqu’à desservir Québec. « On est un peu comme au paradis dans les serres, entourés de pousses, de plantes, de fruits et de fleurs, on se croirait presque en Floride! » dira Jacqueline. Ils démarreront aussi un élevage de bovins de boucherie qui, petit à petit, grandira et fera revivre les terres qui s’étirent le long du rang Turgeon. Ils céderont au fil du temps les rivages du lac où des riverains viendront s’établir pour en changer le paysage.

Le temps passe, le travail est dur, les journées s’étirent de la barre du jour jusqu’à tard le soir, même la nuit avec le déneigement l’hiver. La santé chavire parfois, le marché chancelle souvent, si bien qu’en 2006 on fermera les serres.

Étrangement c’est 38 ans après Gilles qu’un de leurs fils deviendra associé à la ferme en 2000 : la relève est assurée et les Turgeon tisseront encore pour longtemps le paysage d’ici. Alors la retraite bien méritée viendra-t-elle en 2015? Pour certains elle arrive à 60 ans, voire avec la pension à 65 ans. Pour d’autres elle se pointera à 68 ans ou s’imposera à 70 ans, mais pour Gilles, cet amant de la terre, de sa terre sur le bord du lac, il l’accueillera bien plus tard.

Lorsque Jacqueline et Gilles portent le regard en arrière, ils ont l’œil heureux. Pour eux ce qui compte, ce qui fait la différence c’est le courage, le courage de se relever dans l’épreuve, le courage de rebâtir, le courage de recommencer et d’aller de l’avant… avec une foi indéfectible pour soutien. Comment ne pas apprécier ce couple si sympathique, ce couple qui a forgé la terre d’ici, qui est comme fondu dans le panorama de Disraéli… et que l’on croise si souvent sans vraiment les voir. Chapeau!

Yves Lirette

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