PrintÀ chaque année, lorsqu’ arrive la saison estivale, le lac Aylmer reprend vie et redevient, pour quelques mois, un haut lieu de rassemblements et un important lien unissant les municipalités riveraines de Disraeli, Beaulac, St-Gérard et Stratford.

La Société historique de Disraeli a voulu profiter de l’occasion pour faire un bref rappel historique de cet exceptionnel plan d’eau que l’on a vu se transformer au cours des ans mais qui  a toujours su conserver ses attraits et sa vitalité.

Sa naissance remonte à  13 000 ans, à l’époque où la fonte des glaciers, qui recouvraient notre continent,   érode le sol et  l’inonde  de vastes étendues d’eau douce donnant  naissance aux principaux bassins hydrographiques de la région. Ce fut notamment le cas du bassin de la St-François qui comprend, entre ses rives  trois élargissements  majeurs qui sont devenus les lacs St-François, Aylmer et Louise.

A quelque dix kilomètres de sa source, à Disraeli, la rivière St-François  s’élargit pour former un lac d’environ 300 km carrés que l’on appelle aujourd’hui Lac Aylmer. Ce plan d’eau a toujours été le lieu des grands rendez-vous des populations environnantes. Les premiers à s’y retrouver furent les Abénakis. Ils lui donnèrent le nom de Maskikogamâk, ce qui veut dire « Lac des Foins » à cause des grandes herbes qui poussaient le long de ses berges. Ce lac était le point de rencontre annuel de groupes d’amérindiens semi-nomades qui venaient  y pêcher diverses espèces de poissons dont l’esturgeon, le doré, le brochet et même l’anguille et y chasser l’outarde et le canard. Certains vestiges (tessons de poterie, foyers, pointes de flèches etc.) trouvés par les archéologues dans la Baie de Batoche et ailleurs autour du lac attestent que des sites autochtones auraient été aménagés sur ses rives  à une époque ancienne. Les spécialistes parlent même de l’époque archaïque (entre 9,000 et 3,000 avant Jésus-Christ.)

Les premiers colons blancs vinrent occuper ses berges vers 1845. La partie du lac à proximité de Disraeli fut baptisée « Black Creek », aujourd’hui Baie de Disraeli,   probablement à cause de la couleur brunâtre de ses flots. Ces gens sont venus s’établir dans la région pour y faire l’exploitation forestière et l’agriculture. Ils récoltaient le ‘Foin de mer’ pour nourrir les quelques animaux de ferme qu’ils possédaient. A cette époque, le lac n’avait pas l’étendue qu’on lui connaît aujourd’hui. Ses rivages, beaucoup plus rapprochés, permettaient d’y maintenir un passage à gué reliant les deux berges. Cette traverse, la ‘Carleton Crossing’, comme on l’appelait jadis, était à mi-chemin entre les villages de Stratford et Disraeli. Elle faisait partie du tronçon de route reliant Arthabaska à Lac-Mégantic. En été, les voitures,  tirées par des chevaux, pouvaient passer d’une rive à l’autre.

C’est l’explorateur-arpenteur Back qui  donna au lac, en 1833, le  nom de Aylmer en l’honneur de Lord Mathew Aylmer, gouverneur-général du Bas-Canada durant les années troubles de 1831 à 1835.   En 1856, le gouvernement fit construire le premier barrage Aylmer de St-Gérard dans le but de régulariser les fortes crues printanières et de permettre le flottage du bois (la drave).  A partir de ce moment, le niveau du lac Aylmer  monta et il s’en suivit un développement touristique  et économique important comme l’atteste d’ailleurs cet extrait du mensuel sherbrookois de langue anglaise « The Land We live In » vol. 1 no 5 May 1888 ‘ A description of hunting and fishing grounds of Eastern Townships would be incomplete without a passing notice of Lake Aylmer.’  Des amateurs  empruntaient le train de Q.C.R. pour venir faire une expédition de pêche et de chasse dans les espaces sauvages de notre région.   En 1918, un groupe de commerçants et de professionnels de Sherbrooke choisirent les rives enchanteresses de notre lac (secteur de Stratford) pour y établir leur lieu de villégiature estivale. Ils fondèrent le « Club des 13 ». Le plus connu des membres de ce club fut certainement M. J.S. Bourque (1894-1974), homme d’affaires, député du comté de Sherbrooke puis ministre dans le gouvernement de Maurice Duplessis.

Vers 1880, la Cie Clark, puis la Cie Brompton, commencèrent à faire l’exploitation forestière de la région en vue d’alimenter leurs moulins à papier. La rivière St-François et les lacs servirent alors de routes pour acheminer le bois coupé, durant l’hiver vers les moulins à scie de la région : le moulin des Champoux aux Bulls Head Falls  (chutes Champoux) de Disraeli, le moulin des Morin à la Moose Bay de Garthby ou vers les moulins de papier de la Cie Brompton d’East-Angus et de Bromptonville. Au cours des années 1920, la ‘pitoune’ traversait le lac grâce à quatre gros bateaux à vapeur, propriété de la Brompton Cie. Ils se nommaient : le Wilson, le Tobin, le Mc Crea et le Marine. Ce mode de transport du bois cessa avec la crise économique des années 30. Plus tard, vers 1940,  apparurent les ‘Tug Boats’, des bateaux  à moteur diésel (toueurs), plus rapides et plus efficaces  qui remorquaient le bois jusqu’au barrage de St-Gérard. Les plus âgés se rappellent encore du bruit particulier de ces bateaux lorsqu’ils s’approchaient du camp des draveurs, à la sortie de Disraeli, vers Stratford. L’ère de la drave sur la rivière St-François prit fin aux débuts des années 60. Le camp des draveurs fut démoli et les bateaux de drave disparurent. Une époque venait de prendre fin.

Les programmes  de dépollution mis de l’avant par les autorités gouvernementales vers 1970, redonnèrent à notre lac sa vocation touristique et récréative d’antan. Les marinas de Beaulac-Garthby, de Disraeli ainsi que le parc-plage sont des concrétisations  de ces politiques de sauvegarde de l’environnement. De nombreux chalets sont venus enjoliver, au fil des ans, les rives du lac et ont contribué au développement et à l’essor économique des villages riverains.

Le lac Aylmer, à l’égal de tous les grands lieux de rassemblement, a connu son lot de drames et de mystères. Ses eaux sombres ont englouti plusieurs téméraires qui se sont aventurés trop loin de son rivage. Le drame le plus pénible est arrivé, le 24 juillet 1905, lorsque cinq religieux de Sherbrooke, en villégiature au Camp Comfort, trouvèrent la mort par noyade dans le secteur de la Longue Pointe à Garthby. Des corps ne furent jamais retrouvés (1). Un autre drame spectaculaire s’est produit à la Plage Roberge, sur le chemin de Stratford, le 3 juillet 1955, lors d’un spectacle de parachutisme. Un des participants,  Ray Atkins, fit une chute de plusieurs centaines de pieds sous le regard horrifié des spectateurs…Son parachute ne s’était pas déployé (2). Et que dire de ce mystérieux ‘Monstre du Lac Aylmer’ qui se rend visible de temps à autre afin de rappeler aux riverains qu’il est toujours vivant. Sa dernière apparition connue remonte au 25 juin  1963 au Club Montmartre de Garthby (3). Un  journaliste de Sherbrooke, venu enquêter sur les lieux nous donna certains détails intéressants racontés par plusieurs témoins « Un  étrange poisson d’une vingtaine de pieds de long qui déplace à peu près la même quantité d’eau qu’une chaloupe verchères ». Certains pensent que ce mystérieux monstre serait un des derniers descendants de ces  esturgeons de grande taille qui, en des temps anciens, fendaient les eaux sombres du lac Maskikogamâk.

Ref :  (1) La Tribune,  Sherbrooke, samedi, 31 mars 1951, page 19.

(2) Le Courrier de Wolfe, H. Doyon

(3) La Tribune de Sherbrooke, 25 juin 1963.