Par Marie-Andrée Brière

Une flaque d’eau ondulant sur le sol, reflétant un avion en partance pour un ailleurs, le tout baignant dans le noir et blanc. C’est ainsi que nous entrons, à travers les yeux de Cleo, la nourrice autochtone, dans la vie intime de cette famille de la classe moyenne vivant dans le quartier de Roma à Mexico. Alfonso Cuarón nous décrit la maison de son enfance, là où il a grandi, lieu où les heures passent tout doucement, sorte de cocon où nous sommes invités. Le film en noir et blanc, le silence omniprésent où seuls le bruit des choses et le tumulte de la rue se font entendre, la lenteur suggérée par la caméra, autant d’éléments qui créent pour nous un climat intimiste, un sentiment de mélancolie.

La vie repose sur deux femmes, Sofia, la maîtresse des lieux et Cleo, la nourrice effacée, presque invisible, mais véritable héroïne du film. Les hommes fuient leurs responsabilités tandis que ces deux femmes assurent les tâches quotidiennes et la cohésion familiale, sans même se connaître réellement. Et rien ne semble pouvoir dérouter l’ordre des choses, d’autant que le Mexique, à cette époque, est secoué par une grève étudiante de grande envergure, contre laquelle les forces de l’ordre répondent avec une rare violence.

« Roma » peint en images une nature morte, offrant au regard les choses telles qu’elles sont, quand nous ne voulons plus les regarder, comme une volonté de montrer de plein fouet la capacité destructrice et irréversible du temps. Cuarón oppose dans ce film magnifique le drame de ces deux femmes abandonnées, aimées des enfants de la famille. Deux mères que l’amour aura trahies. Sofia fait face à la trahison de son époux, alors que Cleo, après avoir offert sa virginité à celui qu’elle aimait, se voit abandonnée parce qu’elle est enceinte. L’une gardera ses enfants, l’autre mettra au monde un enfant mort-né, des images d’un réalisme insupportable.

Puis nous sommes face à une scène déchirante, où Cleo, après avoir tout juste accouché, court dans une mer tumultueuse, afin de sauver les enfants de sa patronne de la noyade, le tout en plan-séquence accentuant la gravité du moment. Cette scène, aussi belle soit-elle, résonne comme une oppression universelle : celle, pour Cleo, de la possibilité de vivre, et, pour nous, de la pesanteur du sublime de la lutte intérieure. Ainsi se superposent la violence des sentiments, la violence de la rue et celle faite à soi-même pour continuer à vivre malgré tout.

« Roma » est une œuvre magistrale, sans artifice, une œuvre sincère extraite de l’enfance même d’Alfonso Cuarón.

« Roma » nous souligne que, face à l’horreur du monde et des horreurs de la vie, il vaut mieux ne pas fermer les yeux. Alfonso Cuarón nous offre ici une fresque intime, d’un réalisme désespéré. Grandiose.

Ce film produit par Netflix ne sera présenté que dans très peu de salles. C’est un exploit pour le Cinéma du lac d’avoir réussi à nous offrir ce chef-d’œuvre, ici, chez nous. Le Cinéma du lac, un acteur culturel essentiel de notre communauté. Bravo !