Hier la pluie avait dégagé la prairie, on discernait presque l’herbe, et le ruisseau rugissait devant ce printemps importun. Ce matin, la neige, la belle neige blanche et fine recouvre à nouveau la prairie, l’allée, le chemin, tout.

L’autre jour à la radio, j’ai écouté un récit de l’anthropologue Serge Bouchard qui parlait de pionniers, des inventeurs de la souffleuse et des chasse-neige. De l’effort de l’homme québécois depuis les débuts de la colonisation pour maîtriser cet élément de la nature d’une si puissante légèreté. Les Indiens ici présents depuis longtemps dansaient sur la neige avec leurs raquettes, selon les dires du communicateur. Aujourd’hui, moi qui suis si souvent en mouvement, j’ai juste envie de rester là à écouter mon chéri jouer du piano et, ainsi, danser sur la neige. Danser au-dessus des vicissitudes, du char qu’il faudra bientôt remplacer, des impôts à payer… de la neige à pelleter. Danser au-dessus de la douleur, de l’absence, de l’impuissance, des attentes ; de tout ça qui rend triste, qui déçoit, qui pèse, qui questionne. Être en paix dans le silence de la musique, avant que ne résonnent les vrombissements du tracteur, le grondement de la charrue. Avant que la vie quotidienne et moderne ne reprenne ses droits. Avant de redevenir une femme affairée et raisonnable, je veux être encore une danseuse. Joindre l’inutile à la beauté, et faire en sorte que la seule urgence qui m’obsède soit celle de l’indolence.

La leçon de piano. Photo par Charlie McKenzie

Demain le soleil et le froid auront remplacé ce moment de grâce. Demain, il y aura de la lumière et des pépites d’or dans l’air. Mais aujourd’hui, je resterai dans le rien, dans le vide, dans le silence et je danserai, immobile, tant que la neige continuera sa lente chute sur la terre, tant que le vent la poussera vers la fenêtre pour m’empêcher de voir les impératifs du dehors. Je danserai sur la neige, comme ce peuple de mes ancêtres me l’a appris. En faisant attention où je mets les pieds, la tête dans les nuages, le cœur battant son rythme lent. Petit éclat de neige sur la terre, scintillant et fugace.

Dyane Raymond
Dyane Raymond

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