« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… », chantait notre aède national. Il y a pour moi beaucoup d’évocations dans l’image que propose Charlie ce mois-ci. Celle qui saute aux yeux étant celle du labeur. Quand, par exemple, on enfile ses bottes de travail pour aller au chantier, au champ, au bureau (elles seront plus fines et sans cap d’acier, mais ce seront les mêmes).

Das Boot. Photo par Charlie McKenzie

Et puisqu’on en parle, nos patrons nous ont justement proposé de troquer nos souliers vernis l’autre jour pour aller visiter les travaux d’un site qu’on désigne en tant que chantier, mais que pour ma part, j’ai envie de nommer atelier. Un lieu où aujourd’hui on patauge dans la bouette et la caillasse et où demain, il y aura de la beauté. Vous penserez peut-être qu’on ne fait pas de l’art avec des tracteurs, des pavés, du ciment ou des bancs de scie. De mon point de vue, c’est et ça restera une question de cœur, celui des personnes effectuant ou guidant la visite ce jour-là : Marie-Hélène, Abdalah, Adrian ou Hiba…, les baguettes en l’air argumentant ferme avec les entrepreneurs et responsables de chantier, Manuela, Ingrid, Josée, Marie-Ève…, dévouées adjointes, parce que c’est comme ça qu’elles sont ; Ronald, Mario, Jean-François… tenant les rênes d’une main et leur rêve de l’autre. Leur rêve, qui devient aussi le nôtre, d’un monde, peut-être pas meilleur (c’est sans doute une utopie maintenant de rêver cela), mais en tout cas plus beau, plus grand que soi ; un monde offert à la collectivité. C’est notre job bien sûr, on est payé pour. Comme les profs, les infirmières, les ingénieurs… entre autres. Mais une job, on peut la faire en ne regardant que le fond de ses poches ; on peut la faire en faisant régner son petit despotisme ordinaire ; on peut la faire en projetant sa frustration autour de soi comme un film plate. Ou. Comme la majorité des personnes dont j’ai la chance d’être entourée, en y mettant son cœur. Pas tout, parce qu’il faut bien en garder aussi pour son chéri et pour les chats, et pour bébé Olie, et pour la pêche et le bon vin, alouette. Mais juste un peu de cœur, c’est déjà beaucoup, dans un monde du travail qui n’en aura jamais assez. C’est déjà beaucoup pour créer de la beauté là où aujourd’hui, il n’y a de que la bouette et de la caillasse. Et la beauté, on dira ce qu’on voudra, ça aide à vivre. À comprendre. À voir autrement. À aimer. J’en veux pour preuve la maman renard et ses deux renardeaux qui sont apparus sur le dessus de la butte pendant la visite du chantier, l’air de se demander qui étaient ces intrus qui déplaçaient tant d’air tout à coup.

Je laisse les mots de la fin au grand Félix et aux dernières strophes de son poème ; et en profite pour vous souhaiter un été de toutes les beautés :

Au paradis parait-il mes amis
C’est pas la place pour les souliers vernis
Dépêchez-vous de salir vos souliers
Si vous voulez être pardonnés
Si vous voulez être pardonnés

Dyane Raymond
Dyane Raymond

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