Il a plu cette nuit. Quand il pleut, l’eau du lac est encore plus soyeuse. La surface, en apparence, forme un mur opaque. Et dessous, comme le suggère le titre de la photo de Charlie, s’ouvre « une fenêtre d’opportunité ». La profondeur, la noirceur ne sont pas toujours sombres, proposent parfois de la lumière, de la vie, de l’insoupçonné : un vent iodé venu du large qu’on a goûté cet été en se promenant le long du fleuve ; un détail de beauté qui s’est immiscé dans la mémoire et qui surgira au moment où on ne l’attendra pas. Le diable se cache dans les détails, paraît-il. Mais il se cache rarement tout au fond, il est partout ; de la poussière. Un coup de chiffon, et tout s’éparpille en paillettes. Ça pourrait ressembler à de la joie. Ça pourrait « être » de la joie. Suffit de désamorcer la bombe. Dans les films, le héros y arrive toujours en coupant le fil rouge, ou est-ce le vert ? in extremis, la sueur aux tempes, la peur d’acteur dans les yeux de son personnage. Dans la « vraie » vie, je donne à manger aux chats, je me baigne dans le petit lac au réveil, je marche pieds nus dans la rosée du matin. J’accumule des sensations, les plus belles, les plus douces possible pour qu’elles fassent écran, qu’elles fassent antidote aux démons auréolés de leur nuage noir. Le beau Lucky disait en me montrant une photo des premiers pas de Lili-Roméo : « J’ai pardonné. J’ai allumé un feu, me suis versé un verre de vin (comme de raison) et j’ai jeté au milieu des flammes la colère et le ressentiment. Après, j’ai senti la paix. »

Une fenêtre d’opportunité. Photo par Charlie McKenzie

En poursuivant ma marche, je me demandais quoi, comment, et à qui pardonne-t-on. Une fois qu’on a jeté au feu l’émotion, comment le geste se traduit-il ? Le pardon est-il quelque chose d’entier, sans compromis, définitif ? Si même l’amour ne réussit à atteindre une telle perfection, le pardon « doit » – il y parvenir ? Être encore plus fort que l’amour ? Je ne possède pas les réponses, bien sûr. Que des questions. Comme toute chose en devenir. Comme toute chose qui grandit. Comme toute chose qui ne ressemble à rien de su ou de connu.

Aujourd’hui, je me baignerai encore. Profitant des dernières chaleurs. La lumière aura ouvert une fenêtre et je verrai le fond du lac, les p’tits poissons, les roches, les grenouilles, les mouvements étincelants. Qui ont toujours été là, cachés seulement par quelque obscur voile. Par quelque démon à queue fourchue qui invite à une fête où il n’y a ni festoiement ni amis. Un paquet de nœuds qu’une étincelle suffirait à dissoudre.

Avec un petit verre de vin, comme de raison.

Dyane Raymond
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