Par Marie-Andrée Brière

La forêt au nord a été détruite, il y a quelques années, par un incendie majeur, emportant villages et habitants : c’est le Grand Feu. Les séquelles de ce désastre marquent encore, après des années, l’esprit des gens des communautés avoisinantes.

Fuir la vie d’avant pour s’enfouir dans la forêt, vivre selon ses convictions, n’exister pour personne, voilà le choix de trois hommes, Ted (Kenneth Welsh), Tom (Rémy Girard) et Charlie (Gilbert Sicotte), résolus à vivre reclus. Campé dans la splendeur de la forêt Montmorency à Québec, le film célèbre l’espoir d’une renaissance. Trois ermites, trois vies marquées à jamais par les épreuves, trois vies à oublier. Les années passent dans cette nature qui les a accueillis sans que leur tranquillité soit perturbée jusqu’au jour où une jeune photographe (Ève Landry) les retrouve, voulant en connaître davantage sur le Grand Feu et souhaitant retrouver Ted, un survivant de l’incendie. Véritable héros pour les uns, car il a sauvé de nombreuses vies, lâche pour les autres, car il a abandonné l’amour de deux femmes… Ted, qui a peint l’incendie tous les jours depuis sa retraite en forêt, est décédé au début du film. Il laisse derrière lui une œuvre magistrale, découverte par la jeune photographe.

Un autre événement viendra bouleverser leur vie : l’arrivée de Gertrude (interprétée par la regrettée Andrée Lachapelle), internée sans raison à l’âge de 16 ans, qui, après 60 ans de réclusion, veut être libérée de sa non-vie, voir la nature, la ressentir, l’absorber. L’arbitrage doit se faire entre nos deux ermites : accueillera-t-on cette femme blessée, fragile, brisant ainsi leur solitude ? Lentement, ils s’apprivoiseront, Gertrude deviendra Marie-Desneige, marquant un tournant dans sa non-vie : un nouveau nom pour une vie qui commence.

La vulnérabilité est au cœur de ces vies recluses et brisées. Pour Ted, il n’a jamais pu exorciser l’incendie et l’abandon des femmes qu’il aimait ; incapable de choisir, il s’est abîmé dans ce feu. Tom, musicien déchu, alcoolique, incapable d’amour vrai, ce sont les regrets qui l’abîment ; quant à Charlie, il a fui la maladie, un cancer, refusant les traitements, abandonnant femme et enfants, trouvant refuge dans la forêt, portant la lourdeur de ce choix qui l’abîme. Quant à Marie-Desneige, c’est une fuite en avant qu’elle entreprend, après les agressions sexuelles, l’internement, la maltraitance, le manque d’amour. Cette femme lumineuse malgré sa souffrance émergera lentement au contact de Charlie, tissant une tendresse, une attirance sourde, pudique et charnelle à la fois, mais d’une telle pureté que l’ivresse qui les habite nous touche. Mais un autre feu fait rage, obligeant ces ermites à fuir à nouveau. La nature reprend ses droits.

Ce film en crescendo nous fait voir l’incendie qui habite chacun des personnages, ses désastres. Ted a su capter sur la toile les ravages du Grand Feu, la chute des oiseaux lorsque les arbres brûlent, ne leur laissant aucun refuge. Lors du Grand Feu, il pleuvait des oiseaux… tout comme dans l’âme de Ted, Tom, Charlie et Marie-Desneige. Il émerge de ces histoires de vie l’espoir d’un recommencement, celui de l’amour de Charlie et de Marie-Desneige, qui se poursuivra au-delà de ce second incendie. Cette création de Louise Archambault d’après l’œuvre éponyme de Jocelyne Saucier est tout en nuances, portée par des images pastorales magnifiques et les toiles signifiantes de Marc Séguin.

Le milieu naturel, la forêt avec ses mystères passant d’enchanteresse à oppressante, est à l’image de nos vies. Parfois, nous voudrions tout quitter, fuir, changer d’air… nous recherchons la solitude affirmant haut et fort n’avoir besoin de personne. Et pourtant… il pleut des oiseaux en chacun de nous. Les étapes de nos vies oscillent et nous passons d’une envie à une autre, d’un rejet à un autre, d’un amour à un autre, sans pour autant nous en défaire. Nous cumulons, au fond de nous, tous les aspects de nos vies. Au bout du compte, nous cherchons tous la lumière, l’espoir, l’amour de l’autre.