Nous sommes au Havre au tout début d’octobre 1944, il est 18h.
Le soleil normand dégouline sur les ruines, qui à perte de vue s’allongent jusqu’à la mer.
Ici la guerre s’est arrêtée il y a trois semaines, mais à cause de la chaleur, ses odeurs insupportables rôdent encore.
Comme chaque soir, venant du lycée qui héberge les élèves du collège, disparu lui aussi, je me dirige vers la gare où, avec mon père, je vais prendre le train de 18h30 pour rejoindre le reste de la famille réfugiée à Houquetôt, village situé à 30 km à l’Est de la ville.

L’orage gronde.

Des gouttes grosses comme des soucoupes inondent les gravas qui parsèment encore les che­mins creusés au milieu des décombres.
Images de sillons tracés sur le linceul de la ville par un brabant fou guidé par le maudit.
Les quais de la gare, sans abri, mal éclairés, res­semblent à de larges rubans de deuil sur lesquels seraient projetés des lambeaux d’ombres tout droit sorties d’un film de Fritz Lang.

Personnages uniformément gris qui se dirigent lentement vers de vieux wagons de bois datant du siècle de la vapeur dont les compartiments ont des allures de boîtes d’allumettes collées les unes contre les autres.
Ces vieilles carcasses usées, maculées de suie, peut-être de sang, délabrées elles aussi par les rigueurs de la guerre, n’ont plus de banquettes.
Seule a résisté la traverse métallique qui à l’origine devait recevoir ces ressorts couverts de moles­kine. Barre qui permet aux premiers arrivés de s’asseoir.
Et comme si ça ne suffisait pas, les câbles ayant été sectionnés et les ampoules cassées, il n’y a plus d’éclairage. Le « voyage » s’effectue donc debout pour la plupart d’entre nous et dans la noirceur totale pour tous.
Mais qu’à cela ne tienne, c’est la fin de la journée et ces vieilles guimbardes permettront à tous ces survivants de rejoindre un endroit où ils pourront être à l’abri et remplir leurs estomacs d’un brouet tiède, probablement sans viande et sans pain.
Comme tout le monde, mon père et moi, nous dirigeons vers un compartiment où il semble qu’il y ait deux espaces disponibles.
Effectivement, cette boîte destinée à recevoir 8 personnes et qui souvent en entasse 12, est, ainsi que la pénombre le laisse imaginer, occupée par un jeune couple blotti près de la porte.

Ces tourtereaux semblent hors du temps. Enchâs­sés qu’ils sont, dans une bulle nimbée de bonheur.
Alors, comme nous tous, ces adolescents, proba­blement marqués à vie par ce mélange de peur, de faim, d’horreur et de bonheur de vivre, restent immobiles et muets par habitude.
Il faut reconnaître que nous agissons tous en sur­vivants. Que nous sommes tous des rescapés de ces bombardements journaliers débutés en sep­tembre 1940 et terminés dans l’ « apocalypse » des premiers jours de septembre dernier.
Que des milliers de morts gisent encore dans les décombres.
Que nous sommes encore loin d’avoir réalisé que « C’EST FINI ».
Que nous n’avons plus de raisons d’avoir peur.
Que pour la faim … on verra.

Cela dit, après un salut cordial ne les ayant vrai­semblablement pas atteints, nous nous installons avec précautions, prêts à affronter le rythme lanci­nant des boggies soumis aux ondulations de rails rafistolés.
Le convoi ahane en raclant sur le quai les derniers retardataires venant s’ajouter à tous ceux que nous retrouverons demain matin au gré des mêmes « escales » du tortillard de 4h30.
C’est en effet un omnibus qui fait station dans cha­cune des gares où il déverse son lot de silhouettes en guenilles ou stoppe en rase campagne au gré des priorités accordées aux convois militaires.
Donc, sans lumière et dans l’inconfort, le temps passe accompagné d’histoires inlassablement racontées chaque soir par le même disque rayé après n’avoir gravé qu’un souvenir : le bonheur de survivre.
La pluie redouble sur les vitres de guingois. Les gouttes glissent comme des larmes, glissent comme si le ciel pleurait de honte.
Le jeune couple ne bouge toujours pas.
Il semble vouloir se rendre au terminus pour y gravir l’ultime marche de l’extase, sans avoir émis quelques sons audibles dans le vacarme du wagon.
Enfin… Ce gros insecte de ferraille et de bois qui semble musarder sur un chemin mal pavé, nous mène à destination vers 21h30.

Il pleut toujours. Le ciel s’acharne.

Il nous reste à marcher sur 2,5 km dans l’eau et la boue du chemin de terre, les pieds trempés dans nos galoches de carton et de bois.
Mais au bout du chemin, bientôt la « chaleur » d’un chez-soi, une assiette de soupe, les devoirs et les leçons, quelques heures de sommeil, 3h30 le réveil et à 4h30… LE TRAIN.

Mais qu’importe cet épisode puisque tous ses ac­teurs sont en vie…

VIVE LA VIE

Gérard Declerck
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